Analyse comparative
de
Loving Annabelle et Bloomington
-->
J'ai trouvé intéressant d'analyser
ces deux films car malgré leur trame narrative sensiblement semblable on constate vite qu'ils sont radicalement différents dans
leurs approches. Que peut nous apprendre la mise en parallèle de ces deux
films sur la
représentation lesbienne au cinéma ?
Avant tout, recontextualisons un peu...
Loving Annabelle est un film américain
indépendant réalisé en 2006 par Katherine Brooks, ouvertement
lesbienne. Le scénario semble beaucoup s'être inspiré de
Jeunes Filles en Uniformes (
Mädchen in Uniform, 1931
) de Leontine Sagan
.
Sa sortie fût plutôt remarquée et appréciée par la communauté lesbienne.
Une fin alternative existe et selon certaines sources, la réalisatrice fût obligée de choisir la fin "politiquement correct", c'est-à-dire l'emprisonnement de Simone et par conséquent, la séparation des deux amantes.
...
Bloomington est un film américain
réalisé en 2010 par Fernanda Cardoso, ouvertement lesbienne et
ayant participé entre autre à la conception de
The Real L Word.
Elle fait partie des rares personnalité haut placée dans la
production audiovisuelle à avoir fait son coming out.
Le contexte de production est donc
sensiblement identique, ou possède du moins beaucoup de similitudes. Pas de quoi dégager des axes d'approches justifiant l'important fossé entre les deux films... Car important fossé il y a, malgré les apparences !
Intéressons-nous au scénario
maintenant.
Wouhou, super jeu du jour ! De quel film est extrait ce scénario ? (loupe non autorisée)
Dans
Loving Annabelle, l'
objectif des personnages (et le thème qui
constitue le sujet central du film) est
la relation prof-élève, interdite et transgressée. Cet objectif nous tient en haleine car nous attendons le moment où (enfin !) elles succomberont à leurs désirs.
Dans Bloomington, la relation
prof-élève fait figure d'élément déclencheur (évènement
perturbant la situation initiale et à l'origine des péripéties). Leur premier baiser arrive très rapidement et la suite du film se concentrera sur les conséquences de leur relation.
Le même sujet de base est donc traité de
manière radicalement différente dans les deux films car il n'occupe tout simplement pas la même fonction narrative.
Analyse rapide de Bloomington
Jackie (Sarah Stouffer) n'est pas n'importe qui :
elle fût une actrice dans une série de science-fiction à succès
dans son enfance. Elle a pris la décision de quitter sa famille pour
reprendre ses études. Son changement de vie est total et semble
radical, elle coupe les ponts avec sa famille (et surtout avec sa mère), sa ville
natale, ses souvenirs... Nouveau départ, propice à la naissance
d'une Jackie « nouvelle ». Néanmoins son passé la rattrape et elle est reconnue du fait de sa célébrité.
Tout comme Jackie, nous avons
connaissance de Catherine (Allison McAtee) à travers les rumeurs qui circulent entre
les élèves, sur sa sexualité entre autre. Nous constatons que
cette prof de psycho est respectée voire crainte par ses étudiants.
Leur rencontre va inverser ce schéma. Ironiquement peut-être, alors que longtemps le vampirisme était utilisé comme métaphore
du lesbianisme, ici la métaphore du vampirisme transparaît à
travers la relation lesbienne affichée.
Jackie va s'enrichir du savoir et de
l'assurance de Catherine, se nourrir de ses conseils et de son amour alors que Catherine va se laisser attendrir par la
jeune fille, s'ouvrir et s'abandonner complètement à elle (allant jusqu'à
surmonter sa peur phobique des avions).
Au final, grâce à sa mentore, Jackie
décrochera le rôle pour l'adaptation cinématographique de la série
de science-fiction. Elle s'est métamorphosée, semble plus sûre
d'elle, autonome, va devenir encore plus célèbre.
Catherine, elle au contraire, est vidée de tout
charisme. Elle a perdu tout le respect qu'elle suscitait auprès des
étudiants et affiche une mine dépressive.
Le personnage de Jackie s'est donc
révélé endurci sous ses apparences fragiles : elle s'est complètement émancipée de ses parents, a surmonté la mort de son petit ami, a
grandi dans l'univers des plateaux de tournage et de la célébrité.
Elle s'adapte beaucoup plus aisément que ne le fait Catherine qui paraissait avoir confiance en elle sous une apparence autoritaire,
froide et dissimulait en fait de grandes faiblesses, blessures et
névroses (la mort de ses parents et le manque que cela a généré,
l'aisance financière donnée par l'héritage...)
La différence avec Loving Annabelle
Le jugement des autres fait partie de
l'histoire de
Bloomington mais n'occupe pas le thème principal et ne constitue pas
l'élément qui empêche leur amour d'exister. En ceci, le film est
beaucoup moins romancé.
Loving Annabelle vise un public lesbien qui
a des attentes et qui aime pouvoir s'identifier aux personnages.
Pourtant, l'histoire est loin d'être réaliste. Après analyse
de celle-ci et des personnages, nous retrouvons des caractéristiques
propres aux
mélodrames : une
mélancolie latente, un amour entre les deux héroïnes rendu
impossible (par leur classe sociale, leur âge, leur fonction, leur
sexe), une condamnation faite par la société de leur relation etc.
Cette relation interdite et illégitime aux yeux des autres demeure
au centre de l'intrigue.
Nous retrouvons cette
caractéristique dans des films tels que Imagine Me and You ou I Can't think straight. L'histoire n'a de réel intérêt qu'à travers
la relation homosexuelle. Remplaçons le couple lesbien par un couple
hétéro et l'histoire nous paraît bien fade, déjà vu et cliché, bref sans grand intérêt.

Çela donne l'impression que les codes classiques des comédies romantiques ou dramatiques ont besoin d'être repris et "lesbiennisé" pour mettre en scène des fantasmes lesbiens, offrant ainsi une sorte de revanche
sur toutes les histoires mettant encore toujours et uniquement en
scène des personnages hétéros. Hélas, je trouve que cela
affaiblie l'intérêt des films qui ne recherchent plus alors à
affiner leur scénario en subtilité ou tout simplement à
construire un scénario qui ne s'appuie pas uniquement sur la
relation lesbienne pour fonder une histoire.
D.E.B.S y parvient de
justesse, mettant la relation entre les deux femmes dans un contexte
(elles sont ennemies), l'aspect déjanté et délirant permettant des
idées scénaristiques comiques et uniques. Il est cependant palpable
que toute cette mise en scène reste au service de l'idée de base,
la relation lesbienne interdite, détournée ici en relation « entre
ennemies » interdite.
C'est par contre le grand point faible
d'
Imagine Me and You. À la fois éperdument fleur bleue sur sa
représentation du couple et des histoires d'amour, ne mettant pas du
tout en scène le milieu lesbien (même pas de valeur sociologique donc),
ne faisant jamais preuve d'originalité scénaristique et reprenant
les clichés et ficelles de la comédie romantique de base, tout cela
dans une structure globale pas forcément très efficace, manquant de
rebondissement crédible et de réalisme. Sa seule carte est donc la
relation interdite entre la femme lesbienne et la jeune hétéro mariée.
En fin de compte, l'affiche du film se suffisait à
elle-même, était-il nécessaire de développer cette unique idée
dans un film d'une heure trente ? Car en fait il s'agit plus d'une idée
mise en film qu'autre chose. Un beau conte de fée lesbien, où
l'hétéro mariée succombe au charme de l'irrésistible lesbienne et
quitte son mari. La morale ? Les « blue-movies lesbiens »
ont eu leur utilité parce qu'ils ont permis aux lesbiennes de se
voir représenter dans des films où elles n'avaient jamais eu leur
place auparavant. L'autre morale, c'est que l'on est peut-être apte
à passer à autre chose maintenant ! Et cela ne signifie pas
qu'il serait préférable de s'abstenir de représenter des relations
lesbiennes considérées par certains comme illégitime, tabou ou
interdite car cela constitue hélas encore une réalité...
Pourquoi Bloomington diffère des autres ?
Dans Bloomington, nous retrouvons le
concept de la relation illégitime et mal vu par les autres. Les élèves
soupçonnent et accusent Jackie d'obtenir des bonnes
notes grâce à la relation qu'elle entretient avec sa prof. Cependant, l'enjeu de leur relation ne
dépend pas du jugement des autres. C'est tout simplement leur
personnalité et leur comportement respectif qui mènera à la
dégénérescence de leur couple. Parce que Jackie pense qu'elle
n'est qu'une parmi d'autres pour son amante et que Catherine n'a pas
l'impression que son amour est réciproque, des tensions vont naître.
Les obstacles à leur amour sont intérieurs et non pas extérieurs.
Nous nous rapprochons beaucoup plus et par conséquent de manière
beaucoup moins romantique et fleur bleue que dans Loving Annabelle
par exemple, de la réalité des relations, quelles soient homosexuelles ou
hétérosexuelles.
Bloomington ne peut cependant être
considéré comme une sorte d'« évolution » de Loving
Annabelle, les deux films étant sensiblement sortis au même moment,
à une poignée d'années près (2006 / 2010). Et quand bien même
Bloomington aurait été antérieur à Loving Annabelle, le constat aurait
été le même sur la représentation lesbienne donnée à voir dans
les deux films.
Bloomington pourrait finalement être considéré
comme un film emblématique de la transition, une sorte de film
charnière entre deux façons de représenter l'homosexualité au
cinéma.
Cette différence de traitement permet
de constater que les représentations gays et lesbiennes dans la
fiction sont imperceptiblement en constante évolution.
Quelle pourrait donc être dans les années à venir la représentation "idéale" de l'homosexualité au cinéma et dans les médias ?
À voir aussi :
Comment pourrait évoluer la représentation du lesbianisme et de l'homosexualité au cinéma ?
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